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Mad Movies, No. 147, Novembre 2002, p.42-43 |
| Interview
David Cronenberg Cerveau
Encensé par les uns, honni par les autres, David Cronenberg continue de souffler le chaud et le froid sur une carrière ponctuée d´oeuvres visionnaires et puissantes. Sans faire l´unanimité, le dernier opus du maverick canadien valait bien qu´on s´y attarde un peu en sa brillante compagnie... Quel regard portez-vou sur la schizophrénie de Spider? Tout d´abord, Spider n´est pas l´examen clinique d´un cas de
schizophrénie, meme si le personnage trahit bel et bien des symptomes
de cette affection. Il faut savoir que le concept meme de schizophrénie
demeure sujet à caution. Telle école de pensée considère
la schizophrénie comme un phénomène purement physiologique, telle
autre comme un phénomène purement psychanalytique, lié aux
traumatismes de l´enfance. Il semble que la tendance actuelle soit à
l´approche physiolique, identifiant la schizophrénie à un
dérangement concret du système nerveux, du cerveau, à un problème
génétique entravant le développement normal des jonctions nerveuses,
appelant ainsi un traitement chimiothérapique et non psychanalytique. C´est donc sur un plan essentiellement existentialiste et humain que l´histoire de Spider vous a touché? Absolument. Si, en voyant le film, le public pense: "Oh, c´est just l´histoire d´un homme mentalement dérangé, cela ne nous concerne guère", alors j´aurais échoué, parce que les spectateurs ne feront qu´observer cet homme d´assez loin, sans se senir intimement touchés. Or, je veux que le public devienne Spider en voyant le film. Je veux, dans l´idéal, que les spectateurs entrent dans l´esprit de Spider, ressentent son trouble et comprennent cet homme. Parce que son état de confusion, lié à sa propre sexualité et à la sexualité de ses parents, l´idée que la mémoire définit notre identité tout en rédéinissant constamment qui nous sommes, la notion d´une mémoire créatrice en somme, sont finalement quelque chose d´universel et non propre à la schizophrénie ou tout autre forme de trouble clinique. Je suis donc plus intéressé par l´humanité de Spider que par ses dysfonctionnements cérébraux. À cet égard, vous avez du etre surprise de vous entendre dire que la position de Spider dans son bain était cliniquement exacte... (surpris) Oui, c´est vrai... J´avais oublié cette anecdote. C´était après une avant-première du film à Toronto. Une femme est venue me voir et m´a dit: "Comment saviez-vous, pour la position de Spider dans la baignoire?". "Que voulez-vous dire?" lui-ai je demandé. Elle m´a alors répondu: "Mon fils est comme Spider. Et quand il prend un bain, c´est exactement la position qu´il adopte." Il s´agit d´une position repliée, foetale. Elle m´a alors demandé si nous avions fait des recherches pour cette scène, et je lui ai dit: "Non, cette position est venue des répétitions avec Ralph." Cela a confirmé mon idée qu´une honneteté artistique totale peut parlier une absence de recherches médicales ou psychiatriques. Car l´honneteté permet de toucher à la vérité, et meme, dans Spider, à une vérité clinique! (sourire) Vous avez décrit Spider comme "un enfer financier un et paradis artistique. Le contraire d´Hollywood, qui est un paradis financier et un enfer artistique".... (sourire). La première qualité d´un réalisateur est probablement de savoir garder le cap sur ses objectifs. Il faut savoir faire abstraction de tout ce qui est extérieur au film ou à l´image meme que vous fixez sur pellicule, et peut en permanence altérer l´essence de votre vision artistique. Et cela inclut les problèmes de production qui, dans le cas de Spider, ont été nombreux. Le financement est quasiment tombé à l´eau pendant la pré-production. J´ai du faire de nombreux allers-retours très fatigants entre Londres et Toronto. Mais toute l´équipe est vraiment restée soudée et motivée par l´envie de faire ce film. Et dès que le tournage a commencé, nous n´avons plus ressenti que du bonheur, de l´exaltation. D´une certaine facon, les difficultés de production ont rendu le tournage de Spider d´autant plus agréables et excitant. C´était fantastique. D´autant que j´avais des collaborateurs remarquables, incluant Patrick McGrath, le scénariste. C´était un bonheur de recevoir ses visites sur le plateau. La genèse de Spider a donc comporté ces deux extrèmes: les affres de la production, entravant le processus artistique, et le bonheur pur d´etre sur le plateau. Et j´imagine que la présence de votre chef-opérateur et collaborateur depuis 15 ans, Peter Suschitzky, n´est pas étrangère à ce plaisir. Vous fonctionnez sur une répartition des taches à la fois souple et très précise... En effet. Peter et moi travaillons vraiment main dans la main sur le
plateau. Notre collaboration est très intime et d´autant plus efficace.
Chacun est absolument libre de commenter le travail de l´autre. Peter
est meme libre d´apporter son opinion sur le jeu des acteurs. Moi-meme,
je comment l´éclairage, et c´est ensemble que nous choisissons les
objectifs et les angles de prises de vue. Notre collaboration est
vraiment très étroite. Nous faisons aussi les repérages de
pré-production ensemble, et je tiens toujours compte de son opinion, de
son inspiration. Sur le plan visuel, vous avez choisi pour Spider une photographie faiblement contrastée et des objectifs grand angle... Exact. (sourire) Jusqu´à présent, Peter et moi avions tojours priviligié les moyens et hauts contrastes, plus dramatiques, et soigneusement évité les images faiblement contrastées, délavées. Mais pour ce film, en raison de la nature du sujet, de cette atmosphère anglaise déprimante - comme seuls les Anglais en sont capables (sourire), de ce papier peint défraichi... Le papier peint était d´ailleurs un élément déterminant dans le visuel du film, parce qu´il était comme l´intérieur de la tete de Spider. Et comme l´esprit de Spider est confus, ambiqu, nous pensions qu´un photographie faiblement contrastée fonctionnerait très bien dans ce film, bien que ce fut là un choix très inhabiuel pour nous. Quant au choix des objectifs de courtes focales, ce n´est pas quelque chose que nous avons vraiment déterminé à l´avance. Je ne fais jamais de storyboard. Peter et moi fonctionnons à l´intuition, à l´instinct plutot qu`à l´intellect. Donc, pour Spider, le choix d´objectifs 21 et 27 mm ne s´est pas imposé d´emblée. C´est sur le tournage que nous avons décidé d´y recourir, y compris pour les gros plans. Sans vouloir toutefois adopter le look exagéré et hallucinatoire que Terry Gilliams avait conféré à Las Vegas Parano en utilisant un objectif 14 mm. Je voulais que Spider ait un cachet plus surréaliste qu´hallucinatoire. Car Spider est un film somme toute expressioniste, dans le sens où tout passe par l´esprit du personnage principal. L´expressionisme du film est quelque chose que nous n´avons toutefois réalisé qu`à mi-tournage, meme si Spider ne peut évidemment etre comparé à un véritable fleurons de l´expressionisme comme Le Cabinet du Docteur Caligari. Vous avez aussi déclaré que Spider est comme la métaphore vivante de l´artiste? (sourire). Oui. Cet homme qui marche tout seul dans la rue, qui marmonne un langage que lui seul comprend, qui remplit un cahier de notes compulsives que lui seul peut lire, ne symbolise-t-il pas, d´une certaine manière, le cauchemar de tout artiste, incompris de tous sauf de lui-meme? Sans pointer le coeur, la vérité de Spider, cette subtile lecture métaphorique du film n´en possède pas moins tout seul...
Propos recueillis et traduits par David ARGOMAND
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